Christian Boltanski a investi la grande nef du Grand Palais avec Personnes, une installation géante (12 janvier 2010)
AFP / Pierre VerdyL'artiste français y a installé Personnes, une espèce de memento mori contemporain, une vanité monumentale, qui renvoie à l'inéluctabilité de la mort et à la fragilité de l'homme face à sa fin.
Boltanski est aussi au Mac/Val de Vitry-sur-Seine, avec une installation intitulée Après (c'est-à-dire après la mort, jusqu'au 28 mars).
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Il fait froid et gris dans la Grande Nef. Les deux premières éditions de Monumenta, confiées à Anselm Kiefer en 2007 et à Richard Serra en 2008, avaient eu lieu en juin. Boltanski a demandé à exposer en janvier, exprès, en espérant qu'il ferait froid et sombre. Ces jours-ci, il n'a pas raté son coup. De toute façon, il n'a pas voulu que l'espace soit chauffé.
Et le décor est planté dès l'entrée. Passé le hall, un mur, sorte de funérarium métallique, barre la vue de la grande nef . Il est constitué de briques cubiques rouillées, des boîtes de biscuit, matériau récurrent dans les oeuvres de Boltanski, qui portent chacune un numéro.
Une fois le mur contourné, Boltanski a installé dans toute la longueur de la nef un tapis de vêtements, plutôt des vestes, sombres, avec parfois de petits pulls d'enfants, plus colorés. Dans le renfoncement face à l'entrée, le visiteur voit une montagne d'habits de couleurs plus vives, plus claires.
Une grue porte une pince-robot orange qui descend et plonge ses crocs dans le tas de vêtements, en prélevant un paquet, comme une mâchoire monstrueuse. Elle les remonte et les relâche sur le tas. Des vêtements, par milliers, qui représentent chacun quelqu'un. Pour Boltanski, le robot, "c'est le doigt de Dieu, qui prend la vie, qui tape au hasard". "Un dieu indifférent", précise-t-il.
Le tapis est constitué de rectangles, comme "des carrés de cimetière", séparés par des allées qui quadrillent la surface de béton gris de la grande nef. Les vêtements qui les constituent "sont des corps en attente de la mise à mort", explique l'artiste. Sur les piliers métalliques aux quatre coins des rectangles, des hauts-parleurs diffusent chacun un battement de coeur enregistré. Ces centaines de coeurs, qui représentent des centaines de gens, forment un choeur assourdissant qui se veut angoissant. Il peut évoquer des tambours, le roulement d'un train...
Le titre de l'exposition, Personnes, "désigne tout à la fois quelqu'un et la négation de quelqu'un. Dans ce projet, il s'agit du passage entre "être" et "n'être plus", entre personnes et personne", explique Christian Boltanski dans un numéro spécial d'Artpress. Il s'agit pour lui de questionner, mais "il n'y a pas de réponse", prévient-il.
L'artiste ne veut pas que le visiteur soit un spectateur de l'oeuvre mais qu'il soit plongé dedans, "que le corps subisse différents stades d'émotion". Le son, la lumière, le froid, doivent susciter des émotions. La lumière, en ce début janvier, est blafarde. Il faudra voir aussi l'installation après la tombée de la nuit, faiblement éclairée par des tubes de néons et quelques lampes palotes au-dessus du mur.
Monumenta 2010, Christian Boltanski, Nef du Grand Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris
Tous les jours sauf le mardi, 10h-19h le lundi et le mercredi, 10h-22h du jeudi au dimanche
Tarifs: 4€ / 2€
jusqu'au 21 février
Voir le site de Monumenta
Après, au MAC/VAL
Le deuxième acte de la réflexion de Boltanski, au Mac/Val, est intitulé Après. "Ce sera plus joyeux", précisait Christian Boltanski à l'AFP au moment de l'inauguration de Monumenta. "Ca commence le lendemain de la mort. On est dans les limbes. Il n'y a plus de souffrance", soulignait-il.
Plus joyeux, c'est à voir. Il ne fait plus froid, c'est vrai, et l'ambiance est plus feutrée. Le bruit et la fureur de Personnes a disparu, dans l'au-delà vu par Boltanski. Mais le visiteur est plongé dans une obscurité troublante et parcourt un labyrinthe de gros cubes de papier plastique noir, comme des sacs poubelle. Tombeaux, catafalques ? Alexia Fabre, conservateur en chef du MAC/VAL, parle de "kaaba lourdes d'histoires".
La seule lumière vient des bras et têtes en forme de néon de figures posées au coin des allées. Quand on s'approche, ces pantins en bois vous posent une question sur votre mort, d'une voix que l'artiste voulait douce, on dirait plutôt mécanique: "Et toi, était-ce un accident ?", "Et toi, as-tu eu peur ?", "As-tu laissé beaucoup d'amis ?".
"Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose "après". La seule chose à laquelle je crois, c'est que nous sommes constitués d'un puzzle de morts", explique Christian Boltanski. Pour l'artiste, "Après se situe dans un après où les douleurs sont atténuées. Le tout fait référence à L'Enfer de Dante".
Christian Boltanski, "Après", MAC/VAL - Musée d'art contemporain du Val-de-Marne, Place de la Libération, 94400 Vitry-sur-Seine, 01-43-91-14-64
tous les jours sauf lundi, 12h-19h
Tarifs: 5€ / 2,5€
jusqu'au 28 mars 2010
Voir le site du MAC/VAL
Du 24 janvier au 21 février, des navettes gratuites feront la liaison tous les dimanches entre le Grand Palais et le MAC/VAL (départ du Grand Palais à 14h30 et 15h30, départ du MAC/VAL (départ à 16h et 18h)
Boltanski, un artiste qui veut faire réfléchir
Christian Boltanski est né en 1944 d'un père juif et d'une mère originaire de la petite bourgeoisie rennaise. Pendant la guerre ses parents ont fait semblant de se séparer et son père s'est en réalité caché dans la maison familiale. Son oeuvre est profondément marquée par la guerre et la Shoah.
Après une enfance isolée, à peine scolarisée, Christian Boltanski se met à peindre à l'âge de 14 ans et s'initie tout seul à l'actualité de l'art contemporain.
En 1968, il présente des saynètes mettant en scène de grandes marionnettes et explore l'autobiographie fictive, avec notamment un film, La vie impossible de C.B. Il compile photos et souvenirs, puis les albums photo et les objets de la vie quotidienne de personnes anonymes. De son univers personnel, il passe à celui d'une foule anonyme.
Pour Christian Boltanski, l'art est un rempart contre l'oubli et la mort, et il projette, depuis dix ans, de nommer tous les hommes dans son oeuvre. Il témoigne de l'humanité avec des photos d'école ou d'identité, des boîtes de biscuits, et des vêtements à partir de 1988. Depuis 2008, il enregistre des battements de coeur et projette de constituer les Archives du coeur de tous les hommes, archives sonores qui seront conservées sur l'île Teshima, au Japon.
Artiste de l'émotion et du vécu qui veut impliquer le visiteur, Boltanski pense qu'"une exposition n'est pas un endroit de divertissement mais un endroit où nous devons sinon prier du moins réfléchir".
Son oeuvre a été reconnue dans le monde entier, notamment en Allemagne, aux Etats-Unis et au Japon. Il a reçu le prix De Gaulle-Adenauer en 2009, le Praemium Imperiale au Japon en 2006, le Kunstpreis Aachen en 1994. Ses oeuvres figurent dans les collections du MoMA de New York, du MNAM du Centre Pompidou, de la Tate Modern de Londres ou de la Haus der Kunst de Munich.
Christian Boltanski vit et travaille à Malakoff.
Ca roule pour Monumenta
Boltanski est l'invité de le troisième édition de Monumenta. Une manifestation qui a démarré en 2007, après la réouverture de la nef du Grand Palais. Il s'agissait de redonner du lustre à Paris sur la scène internationale de l'art contemporain, et ouvrir le monde de cet art au grand public.
Tous les ans, un artiste est invité à investir le nef et y créer une oeuvre inédite. "Monumenta est un événement unique par nature", estime Olivier Kaeppelin, le concepteur de Monumenta, qui dirige la Délégation des arts plastiques (DAP) du ministère de la Culture depuis 2004. Notamment en raison du lieu où la manifestation se déroule: le Grand Palais, érigé en 1900 pour l'Exposition universelle. Sous l'immense verrière, la nef s'étend sur plus de 200 mètres. La superficie dépasse les 13.000 mètres carrés.
Le pari semble réussi, puisque les deux premières éditions de Monumenta (Chute d'étoiles d'Anselm Kiefer en 2007 et Promenade de Richard Serra en 2008) avaient attiré environ 140.000 visiteurs chacune, sur cinq semaines.
Le sculpteur d'origine indienne Anish Kapoor est le prochain invité de Monumenta, en mai-juin 2011. Il sera suivi par Daniel Buren, qui souhaite travailler sur la lumière dans la grande nef.
Autre rendez-vous, la Biennale de Venise en 2011
Autre actualité, Christian Boltanski représentera la France à la 54e Biennale d'art contemporain de Venise en 2011, selon une info annoncée par la délégation aux Arts plastiques du ministère de la Culture et l'organisme Culturesfrance, rattaché au ministère des Affaires étrangères.
Christian Boltanski, "l'un des artistes majeurs de la scène contemporaine française", selon le ministère de la Culture et CulturesFrance, a choisi comme commissaire Jean-Hubert Martin qui a dirigé plusieurs musées notamment celui d'art moderne du Centre Pompidou et le Museum Kunst Palast de Düsseldorf avant d'occuper son poste actuel de conservateur général du patrimoine.
Après Annette Messager, qui avait reçu le Lion d'Or de la Biennale de Venise en 2005, la France a été représentée dans la Cité des Doges par Sophie Calle en 2007 et par Claude Lévêque en 2009.



