"Zone" - Mathias Enard (Actes Sud)
© (Actes Sud)Totalement bluffant, ce roman (le quatrième de l'auteur) est un enchaînement de pensées qui se bousculent dans la tête d'un voyageur du train Milan-Rome, dont la mallette et la mémoire recèlent de lourds secrets.
Qui est ce voyageur ? Un agent secret décidé à changer de vie après quinze ans passés au renseignement dans une zone couvrant l' Algérie et Proche-Orient. C'est aussi un ancien soldat : un Français qui s'était engagé, au début de la guerre de Yougoslavie, aux côtés des indépendantistes croates, souvent nostalgiques des Oustachis, ces fascistes alliés à Hitler qui gouvernèrent la Croatie pendant la Seconde guerre mondiale ("même les nazis étaient horrifiés des méthodes oustachis", se souvient le narrateur).
Ce qui a poussé Francis, le narrateur, à combattre les "Tchetniks" (nationalistes serbes) du côté croate ? On ne le saura que par bribes : la mère de Francis, née en Croatie, a fui la Yougoslavie abhorrée de Tito. Le meilleur ami du narrateur, Yvan Deroy, qui finira paranoïaque et interné, adulait Bardèche et Brasillach. Et puis, suggéré sans être souligné, le goût des armes, de la violence, de la chaude camaraderie masculine ("quel dommage qu'on soit pas pédé...").
De digression en digresssion, de massacre en génocide, de rafles en déportations, le narrateur (qui ôtera dès son arrivée à Rome sa trop lourde défroque d'agents de renseignements ayant trempé dans toutes les guerres sales et non-dites de l'Occident) évoque les convulsions du XXème siècle en Europe, et alentour : la guerre de 14-18 (déclenchée, qui s'en souvient encore ? par un nationaliste serbe de la Main Noire, le tuberculeux Gavrilo Princip), la deuxième guerre mondiale et son cortège d'horreurs, les guerres au Proche-Orient, la Yougoslavie déchirée.
Seule interruption dans le flot de pensées du narrateur, la lecture d'un roman qui se passe en pleine guerre du Liban, en 1982. Un roman qui se distingue facilement du reste du récit puisqu'il est, lui, ponctué classiquement. L'héroïne de ce roman dans le roman, la Palestinienne Intissar, perdra l'homme qu'elle aime dans la défaite des Palestiniens, chassés du Liban par l'armée israélienne. Et le narrateur, à cette lecture, se remémore ses amours. Avec la douce Marianne, qui l'abandonna à Venise. Avec l'efficace Stéphanie, sa belle collègue, qu'il a tant déçu. Et avec Sashka la Russe aux yeux clairs qu'il compte rejoindre à Rome. Dans ce train d'enfer, encore un verre au bar pour se souvenir, encore un verre au bar pour oublier. Boulevard Mortier (siège des services de renseignements français), "un profil psychologique" ne définissait-il pas le narrateur comme "tendant vers l'alcool et la dépression" ?
Ce qui stupéfie dans ce livre horrible et sublime, c'est l'usage d'une langue magnifique, d'une érudition hors du commun, d'un savoir minutieux pour narrer les pires atrocités du siècle, jusque dans des détails peu connus ou oubliés (sur le génocide arménien ou sur la déportation des Juifs de Rhodes ou de Salonique vers les camps d'extermination). "Zone" retrace l'inéluctable dérive d'un individu qui avait cru trouver son salut dans les guerres de l'ombre ou de terrain et n'y trouvera que sa perte. Comme l'Iliade -référence omniprésente, "Zone", porté par un souffle puissant, compte vingt-quatre chants. Mais les dieux -favorables ou hostiles - ont déserté le combat. Les crucifix ne servent plus qu'à achever les croyants, et le ciel est vide. Clin d'oeil à l'Apollinaire trépané de la guerre de 14-18, immense poème en prose du IIIème millénaire, "Zone" est un grand traité de désespoir. Une dernière lecture avant la fin du monde ?
-> "Zone" Mathias Enard (Actes Sud,22,80 euros, 520 pages)
Prix Décembre 2008
Documentaires, Fictions, Jeux, Cinéma, Livres, Musique.... La boutique France Télévisions vous propose la plus grande offre des produits des chaînes du groupe France Télévisions. Profitez en !
Personnalisez votre mobile en téléchargeant vos morceaux préférés en sonneries HIFI ! Choisissez parmi la plus grande liste de logos animés celui qui vous correspond le mieux !
Droits de reproduction et de diffusion réservés © 2009 France Télévisions
commentaires