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RENTREE LITTERAIRE 2008

13/11/2008 | 10:24 par Anne BRIGAUDEAU

Le prodigieux "Zone" de Mathias Enard

- "Zone" - Mathias Enard (Actes Sud) - (Actes Sud) -

"Zone" - Mathias Enard (Actes Sud)

© (Actes Sud)

Prouesse stylistique, "Zone" déroule les atrocités du XXème siècle en une phrase et cinq cents pages

Totalement bluffant, ce roman (le quatrième de l'auteur) est un enchaînement de pensées qui se bousculent dans la tête d'un voyageur du train Milan-Rome, dont la mallette et la mémoire recèlent de lourds secrets.

Qui est ce voyageur ? Un agent secret décidé à changer de vie après quinze ans passés au renseignement dans une zone couvrant l' Algérie et Proche-Orient. C'est aussi un ancien soldat : un Français qui s'était engagé, au début de la guerre de Yougoslavie, aux côtés des indépendantistes croates, souvent nostalgiques des Oustachis, ces fascistes alliés à Hitler qui gouvernèrent la Croatie pendant la Seconde guerre mondiale ("même les nazis étaient horrifiés des méthodes oustachis", se souvient le narrateur).

Ce qui a poussé Francis, le narrateur, à combattre les "Tchetniks" (nationalistes serbes) du côté croate ? On ne le saura que par bribes : la mère de Francis, née en Croatie, a fui la Yougoslavie abhorrée de Tito. Le meilleur ami du narrateur, Yvan Deroy, qui finira paranoïaque et interné, adulait Bardèche et Brasillach. Et puis, suggéré sans être souligné, le goût des armes, de la violence, de la chaude camaraderie masculine ("quel dommage qu'on soit pas pédé...").

De digression en digresssion, de massacre en génocide, de rafles en déportations, le narrateur (qui ôtera dès son arrivée à Rome sa trop lourde défroque d'agents de renseignements ayant trempé dans toutes les guerres sales et non-dites de l'Occident) évoque les convulsions du XXème siècle en Europe, et alentour : la guerre de 14-18  (déclenchée, qui s'en souvient encore ? par un nationaliste serbe de la Main Noire, le tuberculeux Gavrilo Princip), la deuxième guerre mondiale et son cortège d'horreurs, les guerres au  Proche-Orient, la Yougoslavie déchirée.

Seule interruption dans le flot de pensées du narrateur, la lecture d'un roman qui se passe en pleine guerre du Liban, en 1982. Un roman qui se distingue facilement du reste du récit puisqu'il est, lui, ponctué classiquement. L'héroïne de ce roman dans le roman, la Palestinienne Intissar, perdra l'homme qu'elle aime dans la défaite des Palestiniens, chassés du Liban par l'armée israélienne. Et le narrateur, à cette lecture, se remémore ses amours. Avec la douce Marianne, qui l'abandonna à Venise. Avec l'efficace Stéphanie, sa belle collègue, qu'il a tant déçu. Et avec Sashka la Russe aux yeux clairs qu'il compte rejoindre à Rome. Dans ce train d'enfer, encore un verre au bar pour se souvenir, encore un verre au bar pour oublier. Boulevard Mortier (siège des services de renseignements français), "un profil psychologique" ne définissait-il pas le narrateur comme "tendant vers l'alcool et la dépression" ?

Ce qui stupéfie dans ce livre horrible et sublime, c'est l'usage d'une langue magnifique, d'une érudition hors du commun, d'un savoir minutieux pour narrer les pires atrocités du siècle, jusque dans des détails peu connus ou oubliés (sur le génocide arménien ou sur la déportation des Juifs de Rhodes ou de Salonique vers les camps d'extermination). "Zone" retrace l'inéluctable dérive d'un individu qui avait cru trouver son salut dans les guerres de l'ombre ou de terrain et n'y trouvera que sa perte. Comme l'Iliade -référence omniprésente, "Zone", porté par un souffle puissant, compte vingt-quatre chants. Mais les dieux -favorables ou hostiles - ont déserté le combat. Les crucifix ne servent plus qu'à achever les croyants, et le ciel est vide. Clin d'oeil à l'Apollinaire trépané de la guerre de 14-18, immense poème en prose du IIIème millénaire, "Zone" est un grand traité de désespoir. Une dernière lecture avant la fin du monde ?

-> "Zone" Mathias Enard (Actes Sud,22,80 euros, 520 pages)
Prix Décembre 2008

 
Mathias Enard (par lui-même)

"Je suis né en 1972 à Niort, dans la morne plaine où passèrent, quelque part aux alentours d’octobre 732, les guerriers arabes et berbères venus d’Andalousie, en route  pour affronter leur destin et l’armée de Charles Martel un peu plus au nord.

C’est peut- être à cet événement lointain qu’il faut faire remonter ma passion pour les batailles et le monde méditerranéen : enfant je croyais voir briller les cimeterres des Maures et entendre renâcler leurs chevaux au fond de mon jardin. Quelques années plus tard je rejoignais l’Institut des Langues Orientales à Paris pour y apprendre l’Arabe et le Persan, sans avoir la moindre idée (à part Charles Martel, Aymerillot de Narbonne et Les mille et une Nuits) de ce qui pouvait se cacher derrière ces langues radicalement étrangères.

Après deux années passionnées à Paris, je me suis lancé, en 1993, dans une longue série d’errances magnifiques, au gré des bourses, des stages et des Instituts d’Études Arabes ou Persanes : tour à tour à Téhéran, au Caire, à Damas, à Soueida, à Beyrouth, à Tunis puis de nouveau à Beyrouth et à Téhéran, je finis par atteindre le port de Barcelone huit ans plus tard. Entre temps, j’avais amassé une somme considérable de témoignages, de documents, de récits de combattants, de victimes, de témoins des nombreux conflits qui ont ensanglanté la Méditerranée au XXième siècle. C’est de ces témoignages que sont nés non seulement La Perfection du tir, mon premier roman, publié par Actes Sud en 2003, mais aussi l’idée de composer une vaste fresque qui nouerait en quelque sorte toutes ces histoires, les tisserait, les rassemblerait en les éclairant l’une l’autre. Installé donc à Barcelone, je poursuivis ce projet tout en exerçant les nombreux métiers nécessaires à ma survie économique – professeur de français, de persan, d’arabe, traducteur, interprète pour business men en goguette,  instructeur de policiers catalans, journaliste culturel, et ainsi de suite. Le matériau de ce qui allait devenir Zone s’amplifiait au gré des enquêtes et des voyages.

L’écriture proprement dite commença aux alentours de 2004, par le rassemblement de tous ces fragments, et la constitution d’un réel projet, qu’un séjour d’un an comme pensionnaire à la Villa Médicis en 2005 – 2006 allait me permettre de poursuivre. Enfoui dans les ruines romaines, perdu dans les jardins presque irréels de beauté, le texte a avancé vite, ponctué par les voyages en train de Paris à Rome, à Trieste, à Zagreb, à Sarajevo, à Belgrade... En quittant Rome en bateau pour retrouver le port de Barcelone à l’automne 2006, le texte était en route. Sur les rails, faudrait-il dire. Il ne me restait plus qu’à m’enfermer près de deux ans pour le terminer. Entre temps, j’avais publié un autre roman (Remonter l’Orénoque, version remaniée d’un texte antérieur, en 2005) et un bref essai comique sur le terrorisme, Bréviaire des artificiers, en 2007. J’avais aussi participé à l’anthologie amicale dirigée par Olivier Rolin Rooms, et écrit nombre d’articles dans la (elle aussi très amicale) revue Inculte."

 

Mathias Enard, Barcelone 2008.       

 

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