Véritable bombe rapologique, le dernier album de Kery James, «Réel », sorti le 26 avril dernier, est entré numéro 1 dans le Top album français selon l’institut Ifop et s'est écoulé à plus de 22 700 exemplaires en l’espace d’une semaine. En têtes de gondoles des grandes surfaces ou encore des magasins spécialisés, « Réel » se défend plutôt bien, même s’il n’est plus premier des charts depuis quelques jours.
Mais qui est donc l’auteur de ce skeud ? Alix Mathurin alias Kéry James aka « le renoi foncé », rappeur d’origine haïtienne, né aux Abymes-Guadeloupe le 28 décembre 1977. Plus que jamais leader de cette musique urbaine, le rap, adoubé par le peuple mais boudé par la profession et quelque peu discriminé par les trois premières chaînes historiques de la télévision française, Kery James James a encore plus de mérites.
Ce membre éminent du collectif Mafia «Mafia K’1fry…légendaire » prouve une nouvelle fois que son Rap « censé, dur, franc, ferme, fier, fort, hardcore jusqu’à la mort » est toujours d’attaque. Il est à parier que le son dark de Kery va faire vibrer les enceintes des puissantes wagos (voitures) des jeunes des cités des quartiers périphériques de France, de Navarre et de son Outre-mer. Et pas seulement d’ailleurs, car le rappeur d’Orlywood est désormais une signature reconnue au-delà du champ du Hip-Hop.
La légende Charles Aznavour a même tenu à l’inviter dans une émission, animée l’an dernier par Michel Drucker, le pape des émissions grand public en France, afin que la ménagère de moins de 50 ans découvre cet auteur-interprète de talent, issu de cette banlieue parisienne si redoutée, méconnue et dévalorisée, chanter le poignant et magnifique « A l’ombre du show bizness ».
Engagement et conscientisation comme leitmotiv
Un an à peine après la sortie de son quatrième album «A l’ombre du show-business», le MC du Val-de-Marne vient bousculer les nouveaux caciques de la variété française telle qu’Olivia Ruiz ou Calogero. Ce nouvel album est dans la continuité du précédent, solaire. Il y a moins de guests que sur le dernier album. Dans «Réel», tous sont des hommes et Français. Mr Toma, Admiral T, Le Rat Luciano de la Fonky Family (FF) et Médine remplacent J-Mi Sissoko, Black Vener, Chauncey Black, Grand corps Malade, Zaho, Dry, Charles Aznavour et Kanya Samet.
Son puissant grain de voix légèrement rauque et chaud mitraille de longues mélopées mélancoliques où la plainte et la victimisation n’ont pas leur place. "Le Retour du rap français"... donne le ton du disque, qui est de qualité. Kery rappe entre autre «C’est le rap de l’engagement, la fierté des banlieues, et en fait, c’est le seul rap, qu’ils craignent surement en haut lieu, y a plus de thune en France, depuis l’euro, on ne fait que survivre, t’étonnes pas si l’atmosphère est explosive, les nouveaux riches se font rares, comme les espèces, normal, le Fisc a piégé l’ascenseur social, tout le monde triche, pas pour gagner, mais pour exister, tout le monde emprunte, personne n’achète, presque tout le monde est endetté, les étudiantes se prostituent, tout le monde a faim, sors tes thunes des banques, planque les sous le lit, c’est la fin, nos p’tits frères vendent de la daube, tape de la coke, sont violents, insolents, persuadés qu’on ne peut devenir riche, qu’en volant, les Noirs et les Arabes remplissent les prisons, J’fais du rap qui leur propose un autre horizon, j’ai mes raisons et j’ai raison, j’suis en direct de la rue, c’est le retour du rap réaliste, ici y a pas de place pour ton rap capitaliste, "capi" "capi" capitaliste (…) »
Le décor social français de ce début de siècle est posé. L’étoile rouge sur fond noir, nouvel étendard du Maître de cérémonie d’Orly, s’explique ainsi par sa grille de lecture marxiste et anti-impérialiste de la société. «Une chaussure pour Bush, un gros mollard pour Poutine, "Rtfou", je représente les frères qu’ils oppriment, mon rap est Africain, parce que mon rap a une mémoire, je suis comme Madame Taubira, j’aspire à connaître notre histoire (…) », entonne t-il avec conviction.
"Réel" ou la quand la seconde France s’explique
Le morceau «Réel » rappelle subrepticement le morceau « Que pour les vrais » de son poto Rohff. Ce titre au son dirty et schizophrénique est un réquisitoire et une mise au point contre un certain rap. Il récite que «les rappeurs racontent des histoires, à toi d’voir si tu veux y croire, mais la plupart sont des mythomanes, qui rêvent leur vie, envient la vie et le cauchemar de Tony, tous prétendent être des gangsters, et s’imaginent que rapper c’est comme faire, ils chantent la rue depuis leurs studios, ni youv (voyou) ni caillera (racaille), rien d’autre que des sales gosses avec un micro (…) ».
Ce cinquième album, réalisé par Kilomaître et produit par Blastar, Wealstar, Nino et Skalp, est tout simplement une réussite. Les sonorités sont originales et de qualité. « Je représente », un hymne dansant aux minorités enjoint «ceux qui veulent nettoyer au karcher, au rap contestataire, aux familles nombreuses, aux sœurs qui stressent face à la vie comme une montagne, celles qui élèvent leurs gosses seules, paient leur loyer seule, même qui trafiquent pour manger (…) » à ne pas courber l’échine et à se lever.
Le titre «Promis à la victoire» avec le Guadeloupéen Admiral T est très séduisant sur le plan lyrical et "ambianceur". Sur les dance’ hall, on peut parier qu’il fera un malheur. Les morceaux « Le prix de la vérité » avec Médine est un monument. L’intégration à la française y est questionnée par Kery, notamment quand il lâche les lyrics suivants « Au pays des droits de l’homme, mais de quel homme ? Je rentre pas dans leurs critères mais de quelles normes ? S’intégrer ? Mais sous quelle forme ? Avec mes cheveux crépus et mes lèvres gonflées, même moi j’ai du mal à le croire mais à ce qu’il paraît je suis Français, franchement sans vous offenser, j’suis pas venu en France pour danser, mais pour banquer, j’ai troqué le zouk contre du sale rap français (…). Idem pour le principe de laïcité à la française également interrogé quand il dit : « J’peux pas porter le masque occidental du gentil négro, hypocrisie démocratique, deux poids deux mesures, va dire aux provocateurs que je rejette leur candidature, votre justice porte un voile arbitraire et opaque, on parlera laïcité pendant les vacances de Pâques, j’ai trempé ma vérité dans du piment, comme Fabe j’ai encore la pertinence de l’impertinent (…) »
La Palestine, le cœur de l'album
Le morceau « Paro » est « paroxystiquement paranoïaque », « Au pays des droits de l’homme » sur le milieu carcéral et les conditions de détention dans les prisons françaises ainsi que « Le respect du silence » avec Le Rat Luciano sont des prods classiques et définitivement hardcores, où l’alliance du son, des flows et le contenu des textes sont en parfaite osmose.
L’émotion est au rendez-vous dans la « La Poudre aux yeux », où Kery dénonce les ravages de la cocaïne. « Avec le cœur et la raison », le bijou-ovni de l’album est un réquisitoire contre la colonisation de la Palestine et surtout un modèle d’accusation et d’engagement pour la paix. Kery n’appelle « nullement à la haine. Pour ceux qu’on chasse de leurs maisons, j’écris ce texte avec le cœur et la raison, j’y peux rien si la vérité vous effraie, mais j’suis ni aveugle ni sourd ni muet, se taire c’est parfois cautionner la violence et le non droit, je ne serais pas complice du silence, anticolonialiste ce n’est pas être antisémite, j’suis qu’un homme avec le sens de la justice, je n’ai que la parole pour treillis, pour ceux qu’on traite en étranger dans leur propre pays, pour ceux qu’ont été spoliés, volés, qu’ont vus leurs droits les plus fondamentaux violés (…) » L’écriture bouleversante de Kery James est ciselée, précise et précautionneuse.
Révolte et émotion pure
« Lettre à mon public », dernier titre de l’album est une introspection de l’artiste sur lui-même. Un face-à-face sincère où il étale ses défauts, son parcours, la dualité de sa personnalité, entre Bien et Mal… Sa réalité. Kery James « Le Mélancolique » se découvre. Ecrivant au chalumeau, ses paroles sont sensibles, brûlantes et incandescentes. « Je n’aurai que deux choses à dire, j’ai honte et merci. J’ai honte de ne pas être celui que vous admirez, je ne serais jamais uniquement celui qui vous espérez, en moi y’a de l’amour mais en moi y’a de la haine, en moi y’a de la peine et il me reste un peu d’humour, en moi y’a de la tendresse mais je peux être une brute, dans ma bouche y’a que la sagesse mais y a parfois des insultes, j’aime la paix mais j’aime aussi la résistance, conscient que la violence peut être la dernière chance d’obtenir la paix, moi aussi j’ai ma part d’ombre, et je suis seul face à elle comme ma part de lumière tombe, ma part d’ombre a peu de morale et de vertu, ce qu’abandonne ma lumière ma part d’ombre le perpétue (…) », livre t-il à son public.
Kery James rend plus qu’une très bonne copie. Engagé, inspiré, conscient, mélancolique, réaliste, « Réel » de Kery James symbolise la révolte et l’engagement d’une génération soucieuse de plus d’égalité, de fraternité et de justice. Ce témoignage musical transpire le clair-obscur, le désir de se maintenir debout et d’avancer avec ambition quelque soit le bagage culturel de départ, banlieusard ou non. "Réel" reste résolument une chronique lumineuse, rédigée en direct de la rue, et riche en enseignements. Est-il nécessaire de dire que c’est l’un des albums français phares, toutes musiques confondues, de ce début d’année 2009 ?
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