- Avais-tu avant de le commencer un désir fort ou un plan de vol assez précis pour cet album ?
Laurent Garnier: Je n'ai jamais de plan de vol précis, mais la première idée que j'avais à la base c'était d'un côté continuer ce que j'avais commencé avec mon précédent album, The Cloud Making Machine, c'est à dire un truc plus introverti, plus cinématique, à écouter à la maison, et d'un autre coté l'envie de revenir à mes premières amours c'est à dire la musique black et le dance-floor.
J'étais donc un peu tiraillé entre les deux, j'ai fait beaucoup de musique et petit à petit je me suis rendu compte que l'album était en train de m'emmener vers la suite logique de ce que j'avais pu faire avec mes musiciens sur scène. Tout ce que j'ai appris en travaillant avec eux depuis quelques années est devenu l'essence qui a fait avancer la machine. Donc un truc qui est plus ancré sur la musique noire on va dire, pas que le jazz mais la funk, la soul, la musique africaine.
- Ne crains-tu pas que ton public techno soit un peu désarconné par ce disque ?
- Je pense que c'est 50/50. J'ai un public de fidèles qui connaît mon côté ouvert, et puis il y a une autre partie du public, et ca c'est très français, qui a collé cette étiquette techno et qui ne voudra pas en sortir. Sur l'album il y a deux-trois morceaux techno donc c'est plus que sur le précédent, The Cloud Making Machine, où il n'y en avait pas du tout (rires).
De toutes façons, je ne fais pas de la musique pour le public techno, j'ai envie avant tout d'être sincère, j'écoute beaucoup de choses et pour moi c'est une avancée. J'ai l'impression que c'est un album mature, réfléchi, plus posé, moins dingue que Cloud Machine. En tout cas, avec ce disque je reviens à mes vraies racines, la musique noire en général, parce que j'ai grandi avec le funk, la soul, le hip-hop avant de bifurquer vers des choses plus synthétiques, les Cure, mais aussi le rock avec les Clash.
- Quel était le challenge pour ce disque?
J'avais envie au niveau des sonorités d'avoir un panel beaucoup plus grand que tout ce que j'avais fait avant. J'avais envie de sortir un peu du carcan de percussions 909, 808, 707, tout ces trucs qu'on a déjà entendu 10.000 fois et puis surtout toutes les percussions que les mecs utilisent dans la musique minimale allemande: ils ont tous un ou deux plug-in et du coup on retrouve la même sonorité partout.
Ensuite, je voulais offrir quelque chose d¹unique en live, oser des choses. Pas question de me retrouver sur scène tout seul avec un ordinateur portable, d'abord parce que c'est inintéressant pour moi et ensuite parce que pour le public c'est aussi passionnant que de regarder un mec derrière son bureau envoyer des e-mails. Si c'est pour me retrouver derrière les machines, que tout soit pré-programmé et écrit de A à Z et que j'aie juste à toucher des potards pour ouvrir des filtres, eh bien je reste chez moi. Aller sur scène à mon sens c'est se mettre en situation de risque, c'est jouer un peu sur le fil du rasoir.
- Un chose me frappe sur ce disque c'est que même s'il est beaucoup plus optimiste que son prédécesseur, il y a une mélancolie sous-jacent qui court tout du long, même sur les morceaux les plus booty comme No Music. Est-ce que c'est la patte Garnier ?
- Oui, c'est moi. C'est un disque très éclectique et si cette mélancolie, cette patte, donnent une cohésion à l'ensemble eh bien j'en suis très fier. C'est vrai qu'il n'y a peut etre qu'un titre qui n'est pas mélancolique c'est Gnamankoudji : celui là c'est la joie de vivre. La raison pour laquelle j'ai toujours été attiré par le son de Detroit c'est parce qu¹il a une base mélancolique.
D'ailleurs, mon coeur revient toujours au bout du compte à Detroit. Quand tu écoutes la soul de Detroit, celle de Motown, il y avait une réelle tristesse. Quand tu écoutes les Stooges et le MC5 dans le rock c'est pareil. Ce n'était pas de la pop insouciante, du vanille-fraise avec des gonzesses à couettes. Le blues aussi a été aussi énorme dans la Motor City, une ville triste et dure où des gens qui souffrent utilisent la musique pour exister. J'aime ça, c'est quelque chose qui me touche. Alors inconsciemment j'y reviens toujours : sur le clavier, j'aime plus les touches noires que les touches blanches, tous mes musiciens le savent.
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